Journées de Septembre 2011 du MCF

Journées de Septembre 2011 du MCF

Cette année 2011 nos rencontres montpelliéraines ont pris un tour particulier réunissant 4 associations autour des questions soulevées par la nouvelle réglementation du titre de psychothérapeute.

Le Mouvement du Coût Freudien, Cercle Freudien, l’Insu et les Cartels Constituants de l’Analyse Freudienne ont interrogé les conséquences possibles et/ou probables de la réglementation du titre de psychothérapeute sur la place et la pratique de la psychanalyse.

Certains textes ont soutenu notre réflexion :
– « Quelques remarques sur la réglementation de la pratique des psychothérapies » d’A. Maître qui était présent à ces journées. Ce texte est accessible : ici
– « Le manifeste pour la psychanalyse », de S. Aouillé, P. Bruno, F. Chaumon, M. Plon et E. Porge.
« Manifesto per la difesa della psicanalisi » sur la situation en Italie.

Les interventions d’Olivier Grignon ( texte est accessible : ici) et d’autres ainsi qu’un compte rendu de Luc Diaz (CCAF) vous donneront un aperçu de ces journées

Pour une ressemblance qui ne soit pas du semblant…

 

Le samedi dix septembre deux mille onze, au Hameau de l’Étoile, havre isolé de la campagne montpelliéraine, la récente parution des décrets d’application de la loi sur le titre de psychothérapeute, dite loi Accoyer – où, pour la première fois en France, la psychanalyse est nommée dans un texte de lois –, a réussi l’exploit d’y réunir des membres – et quelques autres – d’au moins quatre associations d’analyse freudienne : l’insu, le cercle freudien, le mouvement du coût freudien, et les cartels constituants de l’analyse freudienne. Elles avaient, il me semble, l’intension folle que ce premier mouvement des associations nous permette de nous déplacer, au un par un, hors de nos enclos, où, tels des clowns clonés, nous semblions cloués. C’est finalement un des effets « positifs » de cette loi, trait que n’a pas manqué de souligner dans l’après-midi Olivier Grignon.

Je partais avec nos discours courants. J’y essaye désespérément – tout en m’en défendant avec la plus radicale dénégation, pour ne pas dire le déni –, de séparer « le pur » de « l’impur », « l’or pur » du « vil plomb ». J’y tente vainement de me débrouiller pour « nous » ranger du côté du « pur ». Le therapon, d’après Costas Ladas, c’est l’esclave, qui soigne les blessures du guerrier pour lui permettre de repartir au plus vite au combat. Qui dit esclave dit maître et son discours, soit « l’envers de la psychanalyse ». « La destitution subjective », « la guérison survient de surcroît », et tant d’autres ritournelles, allaient-elles reprendre leur danse folle ?

Je vais tenter de retraduire – retrahir – le(s) débat(s) de cette journée, en les tressant avec mes propres réflexions, et sans (pré)tendre à cet impossible qu’est l’exhaustivité. Je ne reprendrais donc pas-toutes les questions qui ont été soulevées, même si, à mon sens, elles ont toutes été aussi importantes, et pas seulement pour la dynamique même du débat. Merci à tous, donc. Le dimanche matin, nous avons conclu ces journées en nous applaudissant nous-mêmes à la demande de Serge Vallon. Il faut remarquer que nous n’avions pas applaudi jusque-là…

 

Le samedi matin, Jean-Pierre Winter a introduit le débat avec Freud, qui distinguait le psychanalyste du psychothérapeute, en comparant le premier à un sculpteur qui retranche de la matière, et le second, au peintre, qui en rajoute. Cela n’empêchait pas Freud de soutenir que l’or pur de la psychanalyse est un pur fantasme : il faut – bien ? – y mêler le vil plomb de la psychothérapie. Les peintres retranchent aussi de la matière, les sculpteurs en rajoutent… D’emblée, les choses n’étaient plus aussi claires. De quoi s’angoisser. Jean-Pierre nous a, donc, dans la foulée, posé la question du statut de l’angoisse. D’abord par le biais de celle de nos analysants : peut-on laisser les gens s’angoisser au nom de la psychanalyse ? Puis, via la question de la politique – « l’inconscient, c’est la politique », a surgi dans le débat au cours de la journée –, celle de nos propres angoisses : l’analyste prend des risques… jusqu’à le situer objectivement de ce qui, dans le passé, s’est appelé un saint, qui, durant sa vie, n’impose pas le respect de son auréole. « Le saint est le rebus de la jouissance. » L’analyste : « de la surraclure de merde », a rapporté, par la suite, Yvelise Salom, en l’empruntant à François Perrier.

Albert Maître a souligné qu’il n’y a pas d’analyste a priori, que c’est seulement dans l’après-coup, qu’on peut se dire qu’il y a eu de l’analyse, sans préjuger de la suite. Il y a eu l’analyse, c’est-à-dire qu’il a eu du désir de l’analyste… Avec la dimension du désir, Lacan a pu critiquer la cure type, construction imaginaire de l’identité d’analyste. En accentuant ainsi radicalement la différence entre psychanalyse et psychothérapie, Lacan, nous a enfermés dans l’idée d’une pureté finale, nous a signalé Albert. Il a ensuite soutenu que la psychanalyse est un travail de la parole qui suscite des déplacements subjectifs, quelque soit la modalité de la demande. Après avoir signalé la déqualification des savoirs par des procédures, évaluables, bien sûr, il nous a posé la question de la transmission de la psychanalyse. Sans prétendre à un œcuménisme radical, il a espéré que des associations, qui ont une certaine idée de l’éthique, travaillent ensemble pour, par exemple, produire des écrits, entendables par un quidam, écrits qui viendraient soutenir la spécificité de l’acte analytique, et qui ne soient pas une demande d’exception…

Reprenant des propos(itions) de Jacques Nassif, Martine Delaplace a souligné que ce qui peut être le mieux entendu, lu, dit et compris par le quidam, ce sont des paroles, des dits d’analysants. Guy Ciblac n’a pas manqué de se, nous, demander si la responsabilité ne nous en incombait pas, en retrouvant une position d’analysant. Il a été question dans la suite de nos débats du « piédestal » sur lequel l’on tiendrait, socialement, la figure de l’analyste. Même si nous nous défendons de nous y tenir, les remarques de Martine et de Guy nous en faisaient redescendre… Nouveau déplacement. Nouvelle angoisse.

Voulant « dévaler » le débat, Guy a rappelé que nous avons tort d’inscrire notre pratique dans quelque chose qui se rattache à la médecine du côté du diagnostic, de la nosographie. Il a proposé de s’en désarrimer. Débat ancien que celui de l’analyse profane, dans le monde capitaliste, d’autant plus vif dans le capitalisme financier actuel, celui des procédures et des évaluations. Albert Maître a préféré parler de critiques et de différenciations par rapport à la médecine, soulignant que c’est dans le champ médical, que se manifeste le symptôme.

 

Après avoir posé la question de savoir s’il fallait occuper le terrain ou tenir une position éthique, Moufid Assabgui a alors introduit un des signifiants de la journée le « nini », sous une forme plurielle : la question du titre de psychothérapeute se posant peut-être avec plus d’acuité encore chez ceux d’entre nous qui ne sont ni psychiatre, ni psychologue. Travaillée au sein de l’insu, cette division entre occuper le terrain ou tenir une position éthique y est vite apparue artificielle, chacun étant traversé par cette division.

Nouveau déplacement du, dans les, débat(s). Nouvelle angoisse. La division n’est pas entre nous et les autres, elle passe à l’intérieur de chacun de nous. Pourtant Lacan l’avait dit et répété cette histoire de la division du sujet… Accoyer – pour le dire vite et mal –, par son aboiement, nous permettait de nous recentrer sur la question fondamentale, celle qui en nous divisant nous-mêmes, nous permet de nous ressembler – enfin – un peu, quand même. Plus que l’élaboration théorique, la nouveauté que nous découvrions au sortir de nos enclos, c’est que cette angoisse commune, nous pouvions enfin ( ?) la partager, dans une ressemblance qui n’est pas du semblant. Là, il n’était plus possible d’y faire le malin, de se la jouer, de s’illusionner que l’on est, soi, moi, nous, du « bon côté ». Le sujet est des deux côtés à la fois.

Serge Vallon nous a apporté une des difficultés fondamentales de la différence psychanalyste/psychothérapeute : topologiquement, l’un est à l’intérieur de l’autre et l’autre est à l’intérieur de l’un. Si en plus, on plonge tout ça dans la post-modernité… Qu’est-ce qui fait crise ? Si on ne tient pas les deux bouts… Tenir dans la psychanalyse en intension et en extension. Avec toujours et encorps cette ou ces hypothèses, du sujet et de l’inconscient, du sujet de l’inconscient…

Françoise Petitot a rappelé que la question des ninis s’était déjà posé au moment de celle de la TVA. Michèle Skierkowski a souhaité que les psychiatres et les psychologues signifient clairement que leur titre universitaire n’avait aucune incidence, aucune garantie quant à la psychanalyse… Serge Vallon a évoqué de la situation argentine, Peter Lemesic l’allemande.

Olivier Grignon nous a invités à prendre la mesure de ce qu’Albert Maître avait clairement désigné, à savoir que nous avons affaire à une « nouvelle profession ». Cette mutation s’impose à nous dans toute l’Europe. C’est une nouvelle profession de « subalternes » – en apparence des médecins, si l’on garde les anciens schémas, mais désormais, au moins dans les services hospitaliers, de l’administration elle-même.

 

Après le repas, Marie-Laure Roman a repris deux points. Le premier, c’est celui de l’anticipation – sur Montpellier du moins – de cette nouvelle profession par – au moins – l’école de la cause et l’association lacanienne, qui mobilisent et orientent la plupart de nos jeunes collègues. Le deuxième point concernait les « ninis ». Marie-Laure a rappelé que c’est dans les espaces interstitiels que jaillit l’impensé de la créativité. Rappel d’autant plus important dans ces temps d’attaque de la pensée, avec ce mouvement de déqualification des savoirs par les procédures.

Olivier Grignon a repris l’idée que la psychanalyse pure est un concept, qui n’existe pas comme tel, qui a posé un problème insoluble à Lacan, autrement que par : la psychanalyse est le traitement attendu pour un psychanalyste. Et finalement une psychothérapie n’est-elle pas une analyse, si c’est un analyste qui dirige la cure ?

D’où l’importance de remettre sur le tapis la passe. Yvelise Salom avait déjà demandé le matin : comment réinventer la passe ? Pour Olivier, la passe serait le nom d’une bascule, d’un dévoilement radical ; la passe de Freud étant son rêve et l’interprétation ratée de l’injection à Irma, soit un avatar de la castration, qui va permettre à la psychanalyse de contenir avec du trou, plutôt qu’avec du plein. La passe ombilique la psychanalyse en extension sur celle en intension. Si elle est une condition nécessaire, la passe ne peut jamais être suffisante, dans l’énorme gouffre entre les élaborations et la quotidienneté de notre pratique ordinaire. Olivier a rappelé que la passe s’adressait aux « jeunes ». Comment caser tout ce qui relève de l’apprentissage, de la bouteille, de l’intuition clinique, du savoir y faire avec le patient ? L’intuition, c’est du sérieux, même si cela n’en a pas l’air. Elle est présente dans l’Étourdit, et témoigne d’une orientation dans le réel. Dans la communauté des lacaniens, la passe est suridéalisée, dans une imaginarisation galopante. Pour Lacan, c’est la psychose qui doit veiller sur la psychanalyse pour qu’elle ne se dénature pas – pour qu’elle ne délire pas ? –. La passe fabrique de l’analyste, avec un savoir non pas sur mais de la psychose, un moment où s’évanouissent toutes les fictions qui tenaient jusque-là.

Olivier a proposé de dégager au moins six effets de la loi Accoyer. Le premier c’est le renforcement de la ligne de séparation avec l’IPA, à laquelle la loi ne pose pas de problème. Le second, c’est celui d’une écriture, ou réécriture, qu’il a qualifiée de révisionniste, entre autres de la dissolution, et qui pour Olivier est manifeste dans Le Manifeste. Le troisième pourrait être un effet positif de la loi, en subvertissant une sorte de paresse que l’on pointe dans chaque association. Pour certains la psychanalyse est totalement identifiée aux soins, pour d’autre c’est le contraire, ce qui est aussi une absurdité. Même pour les meilleures raisons, refuser la dimension de la psychothérapie, c’est refuser la dimension du réel. Tout se fonde sur un trou, qui doit passer par le psychanalyste. Si le forclos revient dans le réel, le démenti dans l’imaginaire. Le quatrième point lève un voile gênant, une grosse ficelle, celle, qui en prétendant ne pas s’occuper de la guérison, est un passer muscade pour couvrir trop d’incompétences. Le cinquième est un vrai problème : un problème de filiation. Depuis le trauma des invalidations de Lacan et Dolto comme psychanalyste et comme formateur, nous sommes dans une méfiance viscérale de la désignation. Le sixième et dernier point, je l’ai déjà signalé à savoir que cette loi nous permettait de nous réunir, et Olivier a appelé de ses vœux une suite, une autre réunion.

Olivier a conclu que le seul exemple qui lui venait d’une nouvelle profession était celui des chirurgiens, quand les barbiers ont cessé aussi de l’être. Il ne viendrait pas aujourd’hui à l’idée de chacun de nous d’aller se faire enlever son appendice par son coiffeur…

 

Lucia Ibanez-Marquez a insisté sur la position courageuse de l’insu, rapportée par Marie-Laure Roman, à savoir de soutenir chacun de ses membres quelque soit la position qu’il a prise ou prend par rapport au titre de psychothérapeute. En retour au propos d’Olivier, Lucia a relevé la complexité d’avoir une définition commune des mots, mais qu’il fallait bien constater l’effet thérapeutique de notre pratique. Guy Ciblac l’a précisé dans un glissement subjectif qui rend inutile le symptôme, en l’opposant au modèle médical, qui se réduit à le gommer, à effacer ce qui ne va pas.

Jean-Pierre Winter est revenu sur le fait qu’être psychanalyste ne relève pas d’une décision externe. Il n’y a pas d’instance – juste une insistance ? – qui puisse le faire. Les médias ayant résolu le problème, en regroupant tout le monde sous une abréviation qui est devenue un nom commun : les psys. D’après lui, ils ont le même statut que deux autres catégories professionnelles : les voyantes et les artistes. Nous retrouvions les propos de Martine Delaplace du matin : les seuls qui puissent dire quelque chose de leur pratique, c’est leur clientèle, leur public. Petit rappel de vaccination qui nous renvoyait à notre place d’analysant…

Daniel Deniau n’a pas aimé l’analogie entre psychanalyste et guérisseur. Au-delà de l’effet de la magie du mot, la différence entre les deux reposant essentiellement sur le travail théorique. Ainsi, l’invention du métier de psychiatre s’est faite entre le juge et le prêtre. Avant la pharmacologisation de cette nouvelle profession, le psychiatre errait entre les deux. Qu’il le veuille pou non, il continue de le faire.

 

J’étais venu à cette journée avec une question, éveillée par la lecture d’un texte de Jean Allouch, Jacques Lacan démantelant sa propre clinique [Imago Agenda / mars 2010 / p. 6.], que m’avait fait passer Michèle Skierkowski comme une pièce à ajouter au dossier « pernépsy », que nous essayons de travailler. Allouch soutient que, depuis Pinel et Pussin, le psychiatre est un être bifide, qui n’a toujours pas résolu ses rapports avec la neurologie, ni la question de savoir qui il sert, son patient ou bien l’ordre social. Bien qu’en tant que psychiatre, ces propos ne m’aient pas laissé indifférent, je ne pouvais, comme souvent avec les écrits d’Allouch, que reconnaître leur justesse. Le psychiatre est à la fois au service de l’ordre et du chaos, garant de l’un, comme de l’autre. Nouvelle dichotomie qui comme depuis le début de cette journée ne s’en révélait pas vraiment une. Certes on pourrait bien essayer de mettre l’ordre du côté de la psychothérapie, et le chaos du côté de l’analyse, mais pour constater aussitôt qu’il n’y a pas l’un sans l’autre.

Il me fallait revenir un an et demi plus tôt. Le samedi vingt-quatre avril deux mille dix, à l’Enclos Saint-François, à Montpellier – déjà à l’initiative de plusieurs associations présentes ce jour, impulsées par Jacqueline Assabgui, Michèle Skierkowski, Jean-Louis Pradeilles, Moufid Assabgui et quelques autres –, Michèle Montrelay était venue nous parler – entre autres – de la « différance », qu’elle va chercher avec petit a chez Derrida. Pour comprendre cette différence loin en amont du langage humain, je m’étais aidé du texte de Françoise Wilder, Ce que les femmes psychanalystes ont fait à la psychanalyse [Le courrier des CCAF, octobre 2009, p. 14]. Avec elles, je traduis, je trahis le « slash », celui du continu/discontinu par exemple, ou du pur/impur, en lui « appliqu[ant] […] la fonction que lui ajoute Linda Hart : celle du avec et non du contre, qui s’ajoute à sa fonction d’effacement d’un terme unique : « lorsque Lacan écrit barre oblique sur La femme, écrivant là son fondement non ontologique, “Elle” n’a pas de référent dans la réalité mais seulement une existence fantasmatique dans l’imaginaire masculin. » (Linda Hart, Entre corps et chair, EPEL, 2003, p. 137). »

Michèle Montrelay reprenait cette différance dans le texte du colloque du cercle freudien du 22 janvier 2011, que nous avions reçu pour préparer ces journées au Hameau de l’Étoile. Elle y dit : « Cette différence non binaire, pour la distinguer de la différence ordinaire, de la différence des sexes telle qu’on l’entend, est-ce qu’il ne faut pas l’appeler autrement différence, non pas des sexes, mais différence sexuelle et « différance » avec un « a », c’est-à-dire comme l’écrivait Derrida ? (au participe présent actif, différance) Cette différence, elle ne se dit pas, elle ne se voit pas, elle ne se pense pas. C’est une différence intrapsychique qui s’éprouve ou qui ne s’éprouve pas. »

Si j’avais pu intellectuellement prendre en compte cette « différance », je dois reconnaître qu’il ne m’est pas simple de m’en laisser affecter. De l’éprouver, c’est éprouvant… Le dispositif mis en place ce jour me le permettait un peu plus… Finalement cette « bifidité » traverse « tous-les-psys ». Je pouvais alors aussi entendre dans le « ni, ni », un « à la fois, à la fois ».

Le soir, au cours de mon retour vers Montpellier, je me retrouvais, jeune interne, au début des années 1990, par une froide soirée d’hiver de laboratoires pharmaceutiques, convoqué plus que convié par l’université. Jean-Michel Azorin était venu de Marseille nous compter le cognitivo-comportementalisme. Il nous traita de Monsieur Jourdain. La comparaison n’est pas flatteuse. Je dus bien l’accepter : je faisais aussi de la prose sans le savoir. La prose est parfois poétique et la poésie aussi prosaïque. La ligne de partage ne passe décidément pas en dehors de nous, mais au plus profond de nous-mêmes…

 

Je reviens aux débats de l’après-midi. Christine Masduraud, une des « ninis », a eu le courage de parler du besoin qu’elle avait ressenti de se mettre aux abris, d’avoir une assise, pour pouvoir continuer à exercer son art. Son ancien parcours professionnel d’ostéopathe lui avait déjà fait rencontrer une problématique similaire, et l’a incitée à demander le titre de psychothérapeute.

Jean-Pierre Winter a souligné la légitimité d’une telle angoisse : c’est risqué d’être analyste… Il a dit sa peur que les psychanalystes soient assimilés à des psychothérapeutes. Puis il est revenu sur le texte de Lacan « Raison d’un échec », texte écrit neuf jours après celui de la « Proposition », et sur le congrès de Deauville en 1978. Pour Jean-Pierre, la seule réponse à la raison de cet échec, qui fut à la hauteur de la déception de Lacan, est celle de Ginette Raimbault, lorsqu’elle énonce à Deauville que pour fabriquer un analyste il faut une certaine « grâce » au départ. « Nous ne disons pas que l’on devient analyste par la grâce de Dieu, mais que, sans elle, on ne le devient certainement pas…À rien d’autre le « beaucoup d’appelés, peu d’élus » ne nous a paru mieux s’appliquer. » [Lettres de l’École 23, p. 35.] Pour Jean-Pierre, le mode de nomination étant impossible, la grâce, c’est juste la marque du désir de l’Autre. Ça ne relève même pas de l’analyse didactique. Il nous a dit combien recevoir quelqu’un était une angoisse insondable. Que pour le recevoir on a justement besoin de ne pas avoir d’assise(s).

Je ne le crois pas, sinon que faisions-nous tous là, ce jour-là ? La question de la grâce nous a fait pas mal réagir. Olivier Grignon soulignant que la dimension de la grâce, c’est pas-tous… évoquant le jansénisme et la scola… Puis pointant que ce qui le gênait dans nos débats, c’est que nous passions sans cesse d’une rive à l’autre, et que ces tours de passe-passe n’amenaient aucun espoir. Pour lui, quand Lacan dit qu’il faut qu’il y ait de l’analyste dans le psychanalyste, être psychanalyste, c’est un état subjectif, dans le psychanalyste, un métier. Nous sommes des deux côtés de la rive…

Pour Albert Maître, la passe n’a pas marché dans le contexte de l’EFP, dans un effet de la scola sur quelque chose qui dépasse la scola… Cette notion de grâce renvoie à un certain abord du réel, une limite de la parole à pouvoir témoigner d’un abord du réel qui divise le sujet.

 

La pause me laissait sur cette question de la grâce. À nouveau, il me semblait qu’on faisait passer la division à l’extérieur, et je ne pouvais honnêtement pas prétendre avoir la grâce. Heureusement, le samedi quatorze mai de cette année, toujours à l’Enclos Saint-François, toujours dans un entre associations à Montpellier, nous avions reçu Catherine Millot et Sean Wilder autour de leurs « expériences intérieures », pour reprendre les mots de Georges Bataille. L’un comme l’autre avait pu parler de « moments » de grâce, forcément limités dans le temps, même si sur le moment, ils pouvaient paraître hors temps. Je remontais au samedi douze février de cette année, où toujours à l’Enclos, nous avions reçu Olivier Grignon autour de son article Le courage d’écrire, 2009. Il me revenait cette phrase de son texte : « … aucun état n’est juste (ou n’est vrai, si on préfère le registre de la vérité). Il faut témoigner du passage, ou plutôt des passages. Et de fil en aiguille, de bâtons en lettres, si j’ose dire, de passage en passe, on découvre que “passe” est un signifiant dont on ne peut se passer. » Pour la dire autrement, le bonheur n’existe pas, il n’y a que des moments de joie. À nouveau, je pouvais faire repasser la division à l’intérieur de nous, et rappeler de ma pratique des moments de grâce, des moments d’horreur…

 

À la reprise, Jean-Pierre Holtzer a remarqué que nous restions un peu dans l’imprécision. S’il nous arrive de mêler de la psychothérapie à l’or pur de la psychanalyse, sommes-nous psychothérapeutes pour autant ? Marie-Christine Alquié a, quant à elle, demandé à ce que l’on sorte de la logique pur/impur, remarquant que cette loi Accoyer nous oblige à redescendre de cette position d’une soit-disante supériorité, pour une place plus humble. Dans ce sens, Serge Vallon a soulevé un point de traduction : dans les références alchimiques sur la psychanalyse, Freud évoque le cuivre et non le plomb. Serge faisant remarquer que l’or et le cuivre produisent de véritables alliages, aux qualités intéressantes. Cette histoire autour du titre de psychothérapeute nous touche sur nos fondamentaux : comment et pourquoi ça marche ? Entre paradigme théorique – attaqué par la science – et efficacité empirique, cette question nous interpelle et nous clive. Serge a proposé de distinguer les différents plans : le clivage intime, les clivages associatifs et les « stratégies extérieures ». Tout cela nous met en tension de façon assez angoissée. Doux euphémisme, mon cher Serge…

Peter Lemesic nous a présenté le cas d’une de ses collègues en Allemagne, où la psychothérapie est complètement réglementée, remboursée par les différentes caisses, sur le tarif non négligeable de quatre-vingt un euros les cinquante minutes environ. Ce pas de côté outre-Rhin nous a permis un nouveau déplacement. Pour mon propos, je retiendrai qu’il lui paraissait impossible qu’une réunion comme la nôtre se tienne aujourd’hui en Allemagne, son amie s’y retrouvant complètement isolée.

Alain Deniau a rebondi sur la prise en charge des patients psychotiques, de plus en plus par des non-médecins. Yvelise Salom a repris la ou les question(s) de la solitude et de l’angoisse, que les associations n’arrivent plus à pallier : c’est la rencontre de deux horreurs : celle du social qui ne veut pas de la psychanalyse, et celle de l’analyste…

Pour Jean-Pierre Winter, s’il est vrai comme le répétait Lacan que nous ne sommes coupables que d’avoir cédé sur notre désir, alors à chaque fois que nous faisons un acte psychothérapique, nous devons nous sentir coupables, la tendance étant d’essayer de le rejeter. C’est un débat interne à chaque psychanalyste, avec son propre surmoi, à quoi s’ajoute le surmoi collectif. Ce dernier contient aussi les idéaux des psychanalystes, comme autant de résistance à la psychanalyse, propres à chaque groupe, mais la division, elle, elle est interne à chaque analyste. Si Jean-Pierre voulait bien séparer le médical de l’analytique, il souligne que Lacan va à l’encontre : « Depuis toujours la médecine a guéri par les mots… une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour être opérante ». Pour lui, la « raison d’un échec », c’est que la psychanalyse doit être double : être à la tâche et commettre un acte. La tâche, c’est ce qu’on fait quand on ne sait pas ce qu’on fait, ça fait mouche. L’acte, c’est ce par quoi le psychanalyste s’engage à en répondre. D’un côté l’angoisse surmoïque de l’acte psychothérapeutique, de l’autre, répondre de son acte, c’est là que commence l’horreur. Pas l’horreur de faire quelque chose pendant la cure, l’horreur de sortir de l’ignorance, pourquoi on s’y est mis. Une horreur à être psychanalyste dans la société qui le lui rend bien.

Nouveau déplacement : l’analyste a horreur de son acte !

L’heure avançant, Marie-Laure Roman nous a demandé si nous voulions poursuivre l’expérience, et comment ? Delphine de Roux a proposé la possibilité pour chacun des membres de pouvoir énoncer de sa place comment il se positionne. Michèle Skierkowski a distingué deux registres : le second étant la proposition de Delphine, le premier celui, pas tellement de l’intérieur, mais plus d’un inter-associatif d’abord local sur Montpellier, puis une ouverture aux personnes. Elle a proposé de suspendre quelque chose en se donnant le temps d’un après-coup, tout en notant la remarquable rencontre de quatre associations, qu’il ne faudra pas oublier. Albert Maître a souligné que le pas de cet après-midi, c’était d’être passé de la distinction « pur/impur » à « l’analyste a horreur de son acte », et proposé de se donner les moyens de relancer, avec comme toujours cette idée que rien ne vient garantir l’acte psychanalytique : c’est le saut dans le vide à chaque fois. Serge Vallon n’a pas voulu terminer sur cette note horrifique, et si Jean-Pierre Winter avait amené le statut de l’angoisse et celui de la jouissance, qui passe très près et qui nous rate toujours, Serge a voulu souligné qu’il n’y avait pas que l’horreur, mais aussi probablement du plaisir.

Quelle journée !

Je rentrais sur Montpellier à la fois fatigué et allégé. Je pouvais dire dans l’après-coup qu’il y avait eu de l’analyse, qu’il y avait eu une apaisante corrosion. La metaphora, si elle ne guérit pas, allège : elle est une relevatio. C’est déjà une renaissance. C’est l’inattendu (paradoxon), auquel les dieux livrent passage. Il n’y a pas de metaphora qui ne soit un paradoxon. La métaphore m’arrache à moi-même, c’est la corrosion. La translatio me fait changer d’épaule, c’est l’apaisement.

Je ne cherchais plus à me situer par rapport à une division artificielle entre psychothérapie et psychanalyse. Je pouvais me laisser un peu affecter par ma propre division, l’éprouver sans que cela soit insupportablement éprouvant. Il me semblait même que je comprenais un peu d’un texte que j’avais écrit au mois de mars, Sans titre ?, à l’occasion de la venue à Montpellier de certains des auteurs du Manifeste pour la psychanalyse. J’avais conclu : il n’y a pas de belle mort, la vie est et peut être quelquefois si jolie… Il me fallait l’écrire.

Il me fallait repartir de la définition étymologique du therapon, par Costas Ladas. Dans mon écrit, en m’appuyant sur un texte de Jean-Pierre Vernant [Figures féminines de la mort en Grèce in “L’individu, la mort, l’amour”, Éditions Gallimard, Paris, 1989. pp.141-152], je faisais l’hypothèse que si l’esclave soignait les blessures du guerrier pour qu’il reparte au plus vite au combat, c’était pour qu’il trouve, en fin, la belle mort, kalòs thànatos, la « mort rouge », sanglante, et éviter autant que possible la « mort noire », la Kère, qui n’est que pourrissements, putréfactions, décompositions… poussièrements… La mort rouge, c’est celle que recherche et finit par trouver Achille dans l’Iliade, c’est l’idéal épique qui évite et la maladie, et le vieillissement, et même la mort, puisqu’elle rend immortel dans la mémoire des hommes. Dès l’Odyssée (11 : 475-492), le fils de Pelée et de Thétis apprend à Ulysse aux mille tours, venu consulter Tirésias aux Enfers, qu’il n’y a pas de belle mort, et que la vie du plus misérables des bouviers vaut mieux que la mort. La mort rouge nous fascine, la noire nous sidère.

La pharmacologie m’a appris à repérer les rapports entre thérapeutique et mort. Il s’agit de tuer quelque chose : le symptôme, éventuellement son étiologie, etc… Le mot cachet vient du verbe cacher, dans un de ses sens anciens, celui de presser. En 1873, c’est le nom donné à une enveloppe de pain azyme. On la presse, pour y cacher un médicament en poudre. Le mot comprimé nous ramène à la même notion de pression. De compression. Presser, oppresser, serrer, resserrer, sont les mots mêmes de la peur. Pharmakon, le médicament en grec, c’est aussi le poison. C’est de la mort. De la mort, pour espérer, que de la vie continue… Il n’y a pas d’autre horreur que l’horreur de la mort… Plus je suis pressé, pressé par cette mort, cette mort, qui me presse et m’oppresse. Plus je tente de la cacher, cette mort. Cette mort qui est cachée aux fonds de nous-mêmes. De la cacher dans un cachet. De la cacher dans une enveloppe de pain azyme… Le même que celui qui commémore la mort du Christ, une mort rouge, que les anciens Grecs ont apportée au christianisme.

Je crois que l’on peut continuer de filer cette métaphore avec les psychothérapies et la psychanalyse elle-même. La répétition n’est jamais tout à fait identique. En se répétant, ça s’épuise en partie. À chaque fois le plus-de-jouir nous donne une idée de ce que cela pourrait être, même si ce n’est pas ça. Ce qu’est le monde : les traces que laisse la vague quand la mer se retire. Dans une radicale – désormais pour ma part complètement illusoire – dichotomie entre psychanalyse – du sujet de l’inconscient – et psychothérapie – du Moi –, nous pourrions ranger la dernière du côté de la mort rouge et la première du côté de la noire. D’où peut-être cette horreur qui avait conclu nos débats. D’où aussi cette apparente supériorité que se donne l’analyste, qui avec Freud aurait lu l’Iliade et l’Odyssée, et avec Lacan la Torah (Gen. 3 :19) et le Talmud. Il ne manque pas de sombrer dans une certaine suffisance par rapport au moïste psychothérapeute en lui disant dans un subtil haussement d’épaules que de toutes les façons tout se finit en poussièrements… Le psychanalyste n’en reste pas moins fasciné par la mort rouge, horrifié par la sidération de la noire. Qu’en est-il de sa désidération, c’est-à-dire étymologiquement de son désir ?

Pour comprendre un peu quelque chose de cette fascination, il faut peut-être se rappeler qu’avant d’être une fin, la mort fut d’abord une faim. Nous avons été des charognards bien avant de ne commencer à creuser des tombes ou à élever des bûchers…

La belle mort, c’est celle qui ouvre l’appétit !

Luc Diaz faciebat,
Castelnau le Lez,

Mouvement du Coût freudien est une association loi 1901 | Tous droits réservés | http://www.mouvement-cout-freudien.com