Mon père est devenu une femme (?)

Mon père est devenu une femme (?)

Auteur : MPB
date : mars 2013

Je reçois un appel téléphonique, une voix d’homme me demande un rendez vous pour Simon D….. un petit garçon de six ans. Nous convenons d’une date et nous nous disons à bientôt.

«Au revoir Monsieur », dis-je.

« Madame ! », me reprend impérieusement la voix.

A l’heure dite, j’ouvre la porte : un enfant donne la main à une personne imposante, blonde aux cheveux longs, son maquillage est discret, elle porte un manteau ouvert sur une minijupe découvrant de longues jambes chaussées d’escarpins à hauts talons ; Son tee shirt est décolleté sur une poitrine rebondie, mais la silhouette reste masculine, un grand malaise m’envahit.

« Madame D… », se présente-t-elle

Je les fais entrer dans la salle d’attente. A cet âge je demande à l’enfant s’il veut venir seul quelques instants. Je m’adresse à  lui :

« Tu viens avec moi » ? Il se précipite.

Dans mon bureau je lui précise ma fonction.

« Tu sais pourquoi tu viens ? »

« Non…, euh…, c’est parce que je ne suis pas sage ».

Toujours très déstabilisée je demande :

« Tu es venu avec qui ? »

« Ben, avec Ursula ! »

Pas plus avancée. Je risque :

« C’est ta maman ? »

Un haussement d’épaules accompagne la réponse.

« Ben non, enfin, c’est mon papa !

Un silence, puis il ajoute :

« …mais…, il faut que je dise Ursula. »

Je fais venir Ursula. Elle/il prend place, croise ses jambes et me regarde dans une grande aisance apparente. Le silence s’installe. Elle/il semble n’avoir aucune demande, elle/il attend !

C’est entre sidération et malaise que je vais rompre le silence et demander  la cause de cette consultation.

« Tout va bien », dit-elle/dit-il, « c’est la maîtresse qui conseille de consulter, elle est inquiète. Simon lui a dit qu’il ne voulait pas grandir. »

Je  reprends

«  La maîtresse est inquiète, et vous ? »

« Non, moi je ne suis pas inquiète », me répond-il, « tout va bien, il n’y a aucun problème en ce qui me concerne. »

Elle/il continue sur un mode badin à banaliser la rencontre, parle de l’école en général, de la nécessité de bien travailler. J’apprendrai que Simon a un frère aîné de dix ans et que la maman est institutrice dans l’école où vont les enfants.

Je vais devoir faire un violent effort sur moi-même pour entrer dans le vif du sujet.

« Simon m’a dit que vous étiez son papa. »

« Oui … » -ma question lui semble tout à fait déplacée- « oui, mais… je suis une femme, je suis devenue une femme. »

Silence à nouveau. Devant mon attente, c’est avec réticence qu’il dira :

 « J’ai commencé ma transition avant la naissance de Simon, il ne m’a pas connu avant, contrairement à son frère Franck qui, lui, m’a connu avant. Je suis actuellement en attente de changement d’état civil. »

« Comment vous appelle-t-il ? »

« Ursula dans la rue, et papa à la maison. »

Je demande comment cette décision lui est venue.

« J’ai tenu un rôle, je n’en pouvais plus ; je me travestissais ; on ne peut pas passer sa vie à se dire que ce n’est pas possible ! »

« Comment en avez-vous parlé à Simon ? »

« On n’en a jamais parlé, c’est dilué dans la conversation, ce n’est ni caché ni tabou, c’est une évidence qui ne pose pas de problème. »

Je m’adresse alors à l’enfant qui est resté silencieux :

« Tu entends ce que dit ton père ? Papa, il… » Le père me coupe alors violemment la parole :

« Ah non, c’est parce que vous savez que vous dites « papa, il », mais c’est pas « papa, il », c’est « papa, elle » ! Alors le plus simple c’est de m’appeler par mon prénom, Ursula. »

Tout au long de cette rencontre, j’ai éprouvé un malaise grandissant, allant jusqu’à me priver de mes capacités de penser, d’agir.

Un certain nombre d’éléments tels que :

  • l’absence de présentation, fort rare, lors d’une première consultation,
  • l’absence d’une demande concernant l’enfant,
  • la banalisation totale d’une situation peu commune,

m’amènent à avancer une hypothèse :

le père, sous l’apparence d’Ursula, s’est mis en scène lui-même ; il ne s’attendait pas à ce que je reçoive l’enfant seul et que j’apprenne ainsi la situation.

Une expression va surgir dans l’après coup : « il a voulu m’en mettre plein la vue. »

En effet, au début de cette rencontre, j’ai été assaillie par de l’image au cœur d’un silence compact que seules mes questions vont troubler.  L’interrogation prégnante, non formulée, du père semble être :

« Va-t-elle voir un homme ou une femme ? » Ou  plus précisément :

«  la femme que je suis devenue, est-elle convaincante ? »

Mais, qu’ai-je donc vu ? Une image altérée où viennent se confondre  féminin et masculin :

Une silhouette inclassable, un décolleté suggestif assez réussi, une voix grave, de longs cheveux blonds qui encadrent un visage féminin plutôt viril, le tout agrémenté de colifichets,un sac à main dans lequel elle fouille. Autant de signes peu convaincants qui fonctionnent comme leurres et d’où résulte une contrefaçon grossière.

Mais il y a plus grande violence que celle faite à l’image, c’est la mise à mal du langage.

Vous aurez remarqué, tout au long de l’exposé de cette première consultation, ma difficulté lexicale, reflet de mon vécu dans la rencontre. J’ai en effet oscillé constamment entre le « elle » et le « il ». « Elle » de l’imaginaire que l’autre me donne à voir comme miroir de son fantasme. « Il » du réel sexué et sans équivoque d’un père.

Cette valse-hésitation entre le féminin et le masculin, puis l’emploi du mot « papa » adressé à l’enfant accompagné du pronom personnel masculin « il », vont faire déborder le vase, Les limites du supportable pour le père sont posées ce qui  l’ amène  à prononcer cette phrase :

« Ce n’est pas « papa, il » mais « papa, elle! »

La démesure de son désir le conduit à ce forçage du langage qui malmène l’ordre symbolique. Par cette torsion l’impensable est dit :

« Je suis ton père mais je suis une femme. »

« Evidence » pour le père qui  énonce ainsi la problématique à laquelle    l’enfant est confronté : l’impossible d’une vérité sur le sexe.

C’est au fil du travail que nous verrons surgir les questions que se pose cet enfant, ainsi que la manière dont il va les formuler.

Devant un tel déni du père, j’ai moi aussi des questions : comment procéder et quelle sera ma marge de manœuvre ?

Je demande à rencontrer la mère au   rendez-vous suivant.

Comme affairée, la mère a disposé son manteau et son sac entre nous. Simon joue sur le tapis. Effacée est le mot qui me vient en la voyant ainsi. Elle évoque un enfant au sommeil perturbé, toujours agité, en opposition constante tant à l’école qu’à la maison, un enfant qui refuse d’apprendre et qui vient de déclarer qu’il ne voulait pas grandir. Je ne croise pas son regard tandis qu’elle formule son inquiétude.

« C’est Ursula », dit-elle, « qui s’occupe des enfants, elle ne travaille pas, le matin c’est elle qui les conduit à l’école et va les rechercher. Simon se met en danger avec elle, on ne sait plus que faire, il n’écoute rien. »

« Je monte sur la fenêtre » crie Simon.

Son débit rapide et sans scansion, son regard fuyant m’intiment l’ordre muet de ne m’intéresser qu’à ce qu’elle me donne à entendre et à rien d’autre. Elle est intarissable sur l’école et il s’écoulera une dizaine de minutes avant que je puisse intervenir.

Au détour d’une phrase sur l’apprentissage Simon crie : « je suis nul ! »

Ces quelques mots lancés d’une voix forte et provocatrice vont ouvrir une brèche  et me permettre d’entrer dans le vif du sujet. Prenant l’enfant à témoin, je raconte ma méprise : « c’est ta maman ? » – « non, c’est mon papa. »

« Un papa ça peut pas avoir les cheveux longs », crie aussitôt Simon à l’adresse de sa mère.

Elle le regarde, tourne la tête, sourit, comme l’air gêné.

Qu’en pense t-elle ?

Me regardant enfin dans les yeux, elle fera cette réponse surprenante tant elle parait adéquate dans un tel contexte :

« C’est un trait de personnalité fou, c’est comme quelqu’un qui dirait « je suis Jésus », on sait qu’il ne l’est pas mais il le croit, que dire ? »

Comment l’a-t-elle vécu ?

Elle  évoque trois années de souffrance pendant lesquelles « il a fallu faire le deuil d’une personne qui n’était pas morte », elle ajoute « que ses sentiments n’ont pas changé ».

Enceinte de Simon, elle décrit sa grossesse comme « un trou noir ». Elle évoque le désarroi de son fils aîné Franck qui, à quatre ans,  lui demandait : « est-ce que je vais devenir grande ? » « Non tu vas devenir grand », corrigeait-elle.

Simon l’interrompt : « et à l’école, on me dit « c’est qui la dame ? » 

Tu réponds « ma tatie » dit la mère.

Simon insiste, « oui, mais les copains eux, ils disent « mon père », mais moi je peux pas,  j’ai pas le droit de dire «  papa » à l’école. »

Elle confirme : « oui, il vaut mieux pour tout le monde ne rien dire à l’école ».

Je lui propose de nous revoir la semaine suivante.

Si la mère a pu exprimer ses inquiétudes, formuler une demande, elle n’a pas évoqué spontanément la problématique centrale. Se serait-elle tue si je ne l’avais pas  moi-même abordée ?

C’est avec authenticité qu’elle parle de sa grossesse, de sa  souffrance, mais elle semble plutôt m’informer et tient  les affects à distance. Quand je lui demande ce qu’elle pense de la situation, elle évoque « un trait de personnalité fou », mais ne semble pas s’interroger sur d’éventuelles conséquences pour l’enfant.

Elle parle du père au féminin et le nomme par son prénom féminin. Elle emploie aussi le pronom indéfini « quelqu’un » ou « une personne »,  neutre qui lui  permet de laisser le sexe indéterminé.

Si elle est capable de rétablir le masculin quand le fils aîné parle de lui au féminin, elle engage Simon à dissimuler sa parenté dans le lieu social qu’est l’école et à transformer « mon père » en « ma tatie ».

L’école reste pour la mère comme pour le père, le point central du discours.

C’est en effet le lieu social de référence pour chaque membre de la famille :

  • milieu professionnel de la mère qui y est enseignante,
  • lieu de la scolarité pour les enfants,

-lieu où le père qui accompagne les enfants y a été connu comme homme et maintenant comme femme ; le secret doit être en fait un secret de polichinelle car j’apprendrai que l’aîné a eu des ennuis à l’école du fait de  la situation.

Chez Simon  les liens sociaux sont perturbés.

Les acquisitions scolaires sont refusées.

La projection dans l’avenir  parait dangereuse.

Peut-il en être autrement de ces domaines quand les fondations du petit humain en devenir sont minées et font l’objet d’une telle équivoque ?

A partir de la troisième séance (il y en aura une dizaine en tout), je vais recevoir l’enfant seul puis le parent qui l’accompagne. Dans le premier temps de la séance l’enfant dessine et commente son dessin. Dans le deuxième temps l’enfant réagit au discours de sa mère ou de son père.

J’ai tenté de restituer les séquences cliniques les plus intenses.

A la troisième séance je reçois l’enfant seul. Il fait un dessin et me dit :

« c’est un film de magie qu’on a à la maison, tu mets un fil dans une carte, tu la plies, tu découpes et quand tu la rouvres elle est même pas découpée ».

C’est lors de cette séance que la question que je me pose silencieusement depuis le début, « quel est le sexe du père ? », va être abordée. Voici la séquence clinique qui l’amène.

La mère parle de l’école où rien ne va plus. L’enfant l’interrompt : « quand on me dit c’est qui la dame, je dois répondre, ma tatie ; un papa ça peut pas être une fille. »

Je le questionne :

– « qu’est-ce que tu veux répondre, toi ? »

– « je veux dire « mon père », mais mon frère ne veut pas, il dit que c’est un secret ».

La mère comme pour elle toute seule :

« Il a voulu devenir une femme, il est devenu une femme ».

« Oui, mais son kiki c’est un kiki de garçon », lui crie Simon.

Je questionne : « il a toujours son sexe d’homme ? »

« Oui », dit la mère, « c’est « je défie les lois de la nature » ».

Je vais pouvoir dire à l’enfant que «  les lois de la nature ça veut dire que le sexe avec lequel on vient au monde on ne peut ni le choisir ni le changer, tandis que son père lui, dit : «  j’ai un kiki de garçon mais je choisis de devenir une fille ». C’est ça défier les lois de la nature. »

Simon écoute puis dit : «  dans la chambre de Papy, il y a une fille qui s’étrangle sur un tableau, j’ai peur ; et dans la chambre de mes parents, j’ai très peur aussi, c’est le noir. »

Mon commentaire sur l’indécidable du sexe et la transgression du père  amène  chez Simon une association sur l’origine qu’il pourrait formuler  ainsi :

 Dans la chambre de mes grands parents paternels a eu lieu un accouplement qui a eu des résultats pour le moins effrayants. De cet accouplement est né cet être hybride, mon père, que l’on nomme Ursula et que je dois appeler tatie. Comment m’y retrouver ? Et moi, qui suis-je, né de l’accouplement de mon père avec ma mère, car si je crois ce qu’ils   disent, il est devenu une femme ?  Serais-je né de deux femmes ? Là encore je n’y vois pas clair. C’est le noir !

Le commentaire du dessin « tu mets un fil dans une carte, tu la plies, tu découpes et quand tu la rouvres, elle est même pas découpée » m’apparaît être  la symbolisation géniale par l’enfant de ce qu’il a repéré chez son père : le   « je sais bien mais quand même » du déni. La fille n’a pas de pénis, elle a été châtrée –« découpée » dans le texte, mais par un tour de magie, quand je regarde, tout est bien toujours là : « elle n’est même pas découpée ».

Simon semble avoir bien repéré la différence des sexes, pourtant, peut-il    subsister un doute chez lui quant à la non castration de la mère ?

Quant à la structure du père, laissons la question ouverte.

Il l’accompagne encore la semaine suivante. Dessin : l’enfant se représente et commente :

« là, il y a des barres de fer qui coupent, on les lance et ça tranche le corps avec une lame de feu et une épée de feu ; alors moi j’ai un bouclier et une armure bouclier ; si mon bouclier est cassé,  j’utilise l’autre. »

Seul avec moi, il est très agité et garde sa casquette enfoncée jusqu’aux yeux.

Avec le père, j’évoque la dernière séance, la difficulté du secret à l’école, je m’étonne qu’il ne m’en ait pas parlé.

Il coupe mes tentatives avec brusquerie : « je n’ai pas vu l’utilité de vous en parler, et quand je ne vois pas l’utilité de quelque chose, je n’en parle pas ! »

Il nomme « racisme » les réactions à l’école qui,  «nous forcent  au secret », dit-il.

 

Au moment de se séparer, Simon a toujours sa casquette sur les yeux. Je souligne la difficulté de descendre un escalier sans y voir. «  Il fait ce qu’il veut. » dit le père. Arrivé en bas Simon m’appelle et me lance un tonitruant : « tu sais, je vois tout ! » comme s’il répondait au « je ne vois pas » du père.

Dans le dessin il déploie tout un arsenal contre des menaces,  dans quel registre se situent elles, réel, imaginaire ou symbolique ?

La semaine suivante c’est à nouveau le père qui l’accompagne. L’enfant seul, dessine :

« J’ai reçu un cadeau, » dit il, « c’est une boule de feu, c’est au temps des volcans. » Puis il se ravise : « non en fait ce serait plutôt un dinosaure. »

Je l’entendrai comme une interrogation sur la transmission paternelle, une force pulsionnelle débridée dont il ne sait que faire et qui, par moment le déborde. Mais ne serait-ce pas plutôt une espèce disparue, un être préhistorique ? Ne disait-il pas lors de la troisième séance : » j’ai jamais vu ça moi ! »

Le père, venu nous rejoindre, parle de l’école : « je l’aide à faire ses devoirs mais il ne retient rien dit-il, il ne sait pas compter jusqu’à dix, il ne veut pas travailler. »

J’essaie d’inclure l’enfant : « qu’en penses-tu Simon ? »

« Je préfère mon doudou »,  répond-il boudeur.

Pourquoi ?

« Parce qu’il me rassure. »

« Et Ursula, elle te rassure ? »

« Oh non », répond-il dans un cri.

Dans cette séance l’enfant dit sa peur de ce que lui propose le père. Grandir c’est prendre le risque de lui ressembler. Alors le refuge c’est la régression. Le stade antérieur avec le doudou est un stade connu et rassurant, moment où l’extérieur n’a  pas encore fait irruption. L’école, là ou les copains l’interrogent, là où il lui est proposé  de grandir, « c’est nul ! » dit il.

Lors des séances où le père l’accompagne, la violence de la première rencontre reste présente à mon esprit. Jusqu’où le père peut-il supporter que j’aille ? Je respecte sa mise en demeure et je le nomme Ursula.

En présence de la mère, il m’arrive souvent de dire à l’enfant : « ton père » mais il ne manque  jamais de me reprendre : « on ne dit pas papa ».

A la séance suivante, c’est la mère qui l’accompagne. Le dessin qu’il fait, seul avec moi, représente deux personnages qui se battent. Voici son commentaire :

« Là, un méchant et là, c’est moi ; tu vois, j’ai un bouclier ; le méchant il est très méchant, mais c’est moi aussi ; nous sommes des fantômes ; celui-là c’est moi, et lui, c’est moi aussi, on se combat pour voir qui est le plus fort ; le très méchant c’est un transformers ; à la fin c’est les deux qui gagnent. »

Ce jour-là, la mère est désespérée, elle dit que Simon est tout le temps malheureux, elle pleure sur son incapacité à aider son fils. Dans la cour de récréation, Simon a révélé le secret.

« Le secret va faire trembler la peur », dit l’enfant, « j’ai trop peur, j’ai peur quand je ne dors pas. »

La mère parle de l’école. Simon s’allonge sur le sol.

« A l’école je suis par terre », dit-il, « il faut apprendre et je ne sais pas pourquoi. »

Il met ses bras en croix et déclare : « je ne veux plus venir ici. »

« Pourquoi », lui dis-je, « y a-t-il des choses qu’il ne faut pas dire ? »

« Si je reviens, j’ai peur que couic », me répond-il en faisant le geste de se trancher la gorge.

La mère est affolée et je dois dire que moi aussi. Je me sens dépassée pour aider cet enfant qui se lamente allongé par terre les bras en croix.

Je soulignerai que braver l’interdit paternel peut engendrer de la peur. Je parlerai de la différence des sexes et soulignerai que tout n’est pas évident comme le dit son père et que ce qu’il voit  l’inquiète peut- être.

Je le questionne :

« Qu’est- ce que tu vois quand tu le regardes ? »

« Elle a des cheveux de fille. »

« Oui et encore ? »

« Elle est habillée en fille. »

« Et quand tu la vois toute nue ? » dis- je passant au féminin.

« Tu vois Ursula toute nue ? » intervient la mère, Simon écarquille les yeux.

« Tu vois qu’elle a des seins de fille », lui dis-je.

« Oui, elle veut être une fille. »

«  Mais tu vois aussi qu’elle a un sexe de garçon. »

« Oui, elle est les deux, une fille et un garçon. »

Puis il ajoute : « quand j’ai compris ce que c’était la vie, quand j’ai compris comment ça se passait la vie, et ben moi, j’aimais pas la vie. »

C’est complètement déroutée qu’après  un temps de silence je lui dirai que ce qui s’est passé pour son  père c’est parce que lui l’a décidé. Il a choisi de faire transformer son corps et j’ajouterai « mais toi, si tu ne le veux pas, cela ne t’arrivera jamais. » Ce que la mère confirme.

A la fin de la séance Je demande à rencontrer les deux parents ensemble, lorsque je fixe le rendez-vous suivant, Simon glisse à l’oreille de sa mère : « Maman, dis-lui que le soir je joue, je joue au papa et à la maman avec mes deux peluches, mon gros nounours c’est le papa. »

Puis il ajoute,

« Maman, écris sur ton carnet «  papa et maman » ».

C’est la première fois qu’il reprend spontanément le mot «  papa ».

« Je vois que la solution est de notre côté », dit la mère en sortant.

Pouvons-nous voir dans la scène fantasmatique racontée à partir du dessin, deux identifications en conflit, une qu’il nomme « moi », et une autre un « très méchant », un « transformers » qui est aussi lui.

Le « très méchant »  peut être celui qui donne tant de soucis à l’école, celui qui ne veut pas apprendre, celui qui n’écoute rien, celui qui veut révéler le secret. Celui qui vient parler ici et dit beaucoup de choses quand son père dit qu’il n’y a rien à dire.

L’enfant semble pris dans le conflit interne de ces deux personnages sans avoir l’autorisation d’en sortir et de se tourner vers la vie. C’est la pulsion de mort qui  est à l’œuvre dans la phrase « j’aimais pas la vie ». Lui est-il possible de trouver une autre alternative que perdre la tête ou mourir?

Ces deux personnages illustrent aussi les deux modes d’être de Simon : en présence du père, l’enfant est sans questions, sans revendications c’est un Simon obéissant qui se conforme au désir du père, fait comme veut le père, tandis qu’en présence de la mère il mène un combat contre la parole du père et la complicité de la mère.  Mais, quand je l’interroge sur son père en employant le masculin il revient au féminin.

Il y aura plusieurs rendez-vous annulés. « J’ai perdu la voix », chuchote la mère au téléphone. Quelque chose ne peut pas se dire, quelque chose ne passe pas.

Puis les parents sont ensemble devant moi.

En s’asseyant, le père, sous l’apparence d’Ursula, annonce : « aujourd’hui c’est le jeu de la vérité », et à l’enfant : « tu peux poser toutes les questions que tu veux. »

L’enfant reste muet. Le père insiste puis moralise à nouveau sur l’école, la sagesse, le respect des règles, l’importance du travail. Les propos sont lénifiants, le temps de la séance sera employé à « noyer le poisson ».

Face à ce couple improbable, à cette image qui me fait violence, à cet interdit que je sens peser sur chacun d’entre nous, c’est par un effort violent que je dirai la difficulté de respecter les règles à l’école quand on détient un secret si compliqué. L’enfant lui-même éludera le problème. Le père fera comme s’il n’avait rien entendu. La mère attirera l’attention sur autre chose.

Lors de cette séance, le déni triomphera, mon impuissance sera totale face à leur complicité, face à une telle force psychique qui se déploie à contre courant du travail amorcé.

La mère, à nouveau malade, a laissé la place au père la semaine suivante.

L’enfant dessine et commente : « c’est le monde multicolore des Bisounours. »

Le dessin est très coloré et dans le ciel  un énorme nuage noir. Au dos il dessine un bonhomme qui se bouche les oreilles et dont le sexe est gribouillé.

Je le questionne :

« Il est affolé », dit Simon, « il se dit oh-là-là ! »

« Ca t’arrive à toi d’être affolé au point de te boucher les oreilles ? »

« Oh oui », me répond-il.

J’ajoute: « la dernière fois avec tes parents, tu n’as rien dit. »

«Tu sais, des fois, j’oublie Ursula, » me répond-il.

Les deux dessins semblent n’en former qu’un seul. C’est effectivement Le monde des Bisounours qui m’a été présenté la fois précédente : une famille sans problème,  où tout va toujours bien et ou tout le monde est gentil mais sur le dessin il y a un gros orage et le bonhomme qui se bouche les oreilles figure comme dans le rêve une véritable condensation.

Il est à la fois :

  • le père qui ne veut rien entendre,
  • la mère qui fait la sourde oreille en présence de son mari,
  • Franck qui exige le secret et n’écoute pas ce que veut son frère.
  • Simon lui-même qui ne veut plus rien entendre et me répète encore cette fois qu’il veut arrêter le travail.

Ne vaut-il pas mieux refouler, « oublier Ursula » et avec elle, toutes ces histoires sur le sexe ?

A la séance suivante Simon est très paisible. il se représente et commente : « moi, au milieu de mes parents, à côté, mon frère très grand ».

Dans le dessin l’enfant donne la main à sa mère. Je lui demande pourquoi ?

« C’est parce que j’ai toujours peur qu’il lui arrive quelque chose » me répond-il.

Le père nous rejoint, à nouveau il parle de l’école. Je lui demande comment cela se passait pour lui.

« A l’école, j’étais la dernière », dit-il, « j’avais des problèmes d’orthographe, des problèmes avec les accords, le féminin et le masculin. » puis il s’adresse à l’enfant très attentif : «  j’étais un petit garçon  comme toi ».

Je demande « Et vous étiez content d’être un garçon quand vous étiez petit » ?

« Oui, c’est comme ça, on naît garçon. C’est plus tard que je me suis dit que c’était mieux d’être une fille. »

Il regarde son fils, puis brusquement : « et toi, tu voudras être une fille plus tard ? »

« Ah non hein, moi non, hein ! », lui crie Simon.

Ce jour-là, le père  parle de lui, de son désir de faire de la danse, d’avoir un beau tutu rose. « J’ai toujours aimé les filles, je n’ai jamais été homosexuel et il ajoute : «  Valérie (sa femme) a été trompée sur la marchandise, mais comme elle aime les filles et les garçons, alors… »

Puis il discoure sur l’amour : « quand on aime quelqu’un, on le prend comme il est ».

Ce jour-là, j’aurai du mal à l’arrêter. Tout est dit dans une totale inauthenticité, sans affects et d’une manière plutôt enjouée, comme si de rien n’était. Je vivrai sa brusque question « et toi, tu voudras devenir une fille ? » comme un trait pervers lancé à l’enfant qui s’affole.

La fois suivante Simon dessine une fleur. « Je l’arrose avec papa  », dit-il

La mère m’apprend qu’il est moins agité et a de bonnes notes à l’école.

« Il grandit, il y a beaucoup de changements, cette semaine il a montré ses muscles, d’ailleurs Franck a la voix qui mue ».

Lors de cette séance elle parlera d’une certaine ressemblance avec Ursula avant.

Aux changements des enfants, elle associe les changements du père.

«Tu as vu une photo d’Ursula avant, c’est difficile à voir car elle n’est pas reconnaissable, elle a eu beaucoup d’opérations de chirurgie sur le visage. »

Devant le regard inquiet de Simon je préciserai les différentes natures des changements et insisterai sur ce corps d’homme qui va grandir en restant le même et qui déjà s’annonce dans son corps d’enfant.

« Tu sais, des fois, je touche Franck », ajoute Simon.

Lors de la prise du prochain rendez-vous, la mère dit «  ton père ». Il relève prestement la tête.

Après la séance je m’aperçois que la  fleur rouge dessinée en début de séance est un superbe pénis-phallus et c’est Simon qui l’arrose avec papa.

Le frère qu’il touche incarne la pérennité du corps. L’enfant vérifie sur le corps de son frère, qu’à mesure du temps qui passe, tout est toujours bien en place.

Le « ton père » de la mère en fin de séance vient comme en écho au « papa » employé par Simon pour commenter le dessin. Le clivage des représentations lui permet de mettre Ursula de coté «  des fois j’oublie Ursula  » pour  pouvoir être avec « papa ».

A la rencontre suivante, j’ignore encore que c’est la dernière, l’enfant est très agité. Il dessine :

Un bonhomme avec une grande queue qui tape du poing dans ses mains, un autre qui rentre dans la fusée et qui tient toute la place, le bonhomme  peut pas y rentrer »

« Et toi tu serais qui ? » lui dis-je

Simon me désigne le bonhomme.

« Ça va  mieux à l’école », dit la mère, « mais il est en constante opposition avec nous, il nous provoque sans arrêt, à nouveau il n’écoute plus rien. »

Dans un éternel recommencement Simon me reprend quand je dis « ton père ».

« Mais si, Ursula veut bien », dit la mère.

« C’est pas vrai qu’elle veut bien qu’on dise papa », crie Simon.

Ce « c’est pas vrai » surgit pour la première fois chez l’enfant et provoque comme  un appel en moi. Les paroles que je vais prononcer vont échapper au contrôle que je m’imposais jusqu’ici :

Je m’adresse d’abord à la mère : « Simon vous provoque parce qu’il se confronte à votre parole, il se dit «  que vaut la parole des adultes quand ils me racontent des histoires sur le sexe ? »

Puis à l’enfant : « tu te dis : puisque mon père me raconte des histoires sur le sexe, moi je fais marcher tout le monde et je n’écoute plus rien, car ce qu’on m’a dit je sais que c’est pas vrai, ce sont des bêtises, des mensonges, le sexe on n’en a qu’un,  c’est des histoires de dire qu’on  peut avoir les deux. »

Et tranquillement la mère ajoutera : « toi, tu as un tee-shirt de pirate, est-ce que tu es un pirate pour autant ? Non, et bien Ursula, c’est pareil. »

C’est très déconcertée que je vais clore cette séance.

C’est Simon qui, durant tout le temps de la séance, a occupé toute la place tant il est agité et  est en demande auprès de la mère. « Tu ne t’occupes pas assez de moi » lui dit-il.

Dans le dessin,  est-il, là encore aux deux places ? Dans la fusée-mère, a t-il repéré la place comme vacante et cherche t-il à l’occuper ? Ce qui, avec un père qui dit  « il fait ce qu’il veut »  peut être terrifiant pour lui.

Tout au long  des rencontres, le discours de la mère parait clivé. D’une part, elle maintient l’équivoque en obéissant aux injonctions du père auxquelles elle semble croire, d’autre part elle ponctue avec justesse certaines de mes paroles.

Avec sa remarque sur le mot «  pirate », elle dit à l’enfant que l’habit ne fait pas le moine ce qui ne semble pas valoir pour elle, puisqu’elle dit : « il est devenu une femme » comme si elle oubliait ce que lui rappelle l’enfant à grands cris : cette « femme » à un pénis.

Malgré tout, elle fournit un outil à son fils pour penser l’impensable. Elle lui dit : ce n’est pas parce que c’est écrit dessus que cela fait loi. On ne fait pas ce qu’on veut du signifiant.

Son rôle dans l’histoire reste très ambigu, car comme  me l’apprend le père, elle aime les filles et les garçons. Son silence de la première rencontre vient-il dire quelque chose à propos de ce dont elle ne peut parler ? Serait-elle comblée par ce  semblant androgyne, par ce « tout »  qui lui est offert ?

Durant toutes ces séances, par souci de clarté, je n’ai pas pu vous faire entendre comme il aurait fallu la déroute qui a été la mienne m’amenant à mélanger en dépit du bon sens «  Papa elle et Ursula il  » ajoutant à ma confusion et à celle de l’enfant.

Quand j’avais parlé de cette situation dans un groupe de travail, le malaise lié à cet impensable était présent et j’avais réussi à contaminer tout le monde. La référente du groupe m’avait demandé : « quand tu penses au père, tu le penses « il » ou « elle ? » Elle avait du renouveler sa question pour que je réalise que  je le pensais « elle » la plupart du temps et que l’image l’emportait sur le savoir.

En effet, mon contre transfert  m’indiquait la tonalité des affects vécus par Simon, malaise, colère, révolte, sentiment d’avoir été flouée, quand par un silence, j’avais donné l’impression que j’acceptais de prendre des vessies pour des lanternes. En présence du père, la puissance du déni violentait ma raison, allant parfois jusqu’à inhiber mes pensées, paralyser mon désir d’analyste et retenir mes mots. De plus, j’étais prise entre le désir de dire au plus près de la vérité et la nécessité d’un silence parfois douteux pour l’enfant – qui ne dit mot consent -. Ceci afin de ne pas provoquer la rupture brutale que je sentais toujours poindre.

J’avais suivi jusque là les sinuosités de ce chemin aride, j’avais  serpenté entre les dires des uns et des autres, mais en cette dernière séance, la révolte de l’enfant était allée chercher une interprétation qui dans l’après coup m’était apparue comme la seule possible en ces circonstances. Simon et moi avions cheminé, plus de détour possible, c’est là que nous étions rendus, mais à quel  prix ? La rupture !

Dans son livre «l’homoparenté », Jean-Pierre Winter avance un certain nombre d’idées  qui éclairent ce cas clinique.

Tout au long des rencontres, l’enfant a livré comme une bataille contre un assaillant invisible, j’ai  moi-même éprouvé le sentiment constant d’une lutte, allant  jusqu’au soulagement devant les défections, tant je sortais épuisée de ces rencontres.

Alors où peut-on repérer l’assaillant ?

Il apparaît dès  la première séance, sous la forme de ce que Jean-Pierre  nomme  les attaques du symbolique,  que sont :

la censure, les mensonges sur la filiation, les falsifications de l’état-civil,   autant de violences qui visent à un effacement du père et ne peuvent rester sans effets.

Qu’en est il  pour Simon ?

Le signifiant « père » est censuré, il lui est demandé de le remplacer par celui de « tatie ». La censure, d’après les parents, ne s’exerce que dans le social,  pourtant, dans le lieu clos de mon cabinet Simon me reprend constamment.

 « On ne dit pas papa  », dit-il, et quand je lui rappelle que c’est possible ici, il me répond : « Tu sais, je préfère pas. »

Pourtant, au cours du travail, il va réussir à s’emparer de ce signifiant. «  C’est mon père », révèle-t-il à ses camarades dans le lieu où il ne fait pas bon ne pas être comme tout le monde : la cour de récréation.

Il le reprend en séance lorsqu’il commente ses derniers dessins, mais sa transgression de l’interdit paternel le terrifie, le signifiant ne tient pas, la censure reprend le dessus.

L’affirmation du père « je suis devenue une femme », à laquelle la mère répond en écho « il est devenu une femme », entraîne un mensonge sur la filiation, car si le réel n’a pas fait défaut lors de la conception, c’est le symbolique, là, qui défaille.

 

Les lois de la nature sont bafouées, comme le fait remarquer la mère, et le soupçon s’introduit en même temps que la peur quant à l’origine, car comme le crie Simon à travers sa rébellion :

C’est pas vrai qu’il veut être reconnu comme mon père, alors quel est-il ou quelle est-elle, et moi, d’où je viens ?    

De plus, le père a déposé une demande de changement d’identité. Il veut devenir madame Ursula Dupont bien qu’il soit marié à madame Nathalie Dupont. Pour l’instant il se dit en attente d’état civil, la demande lui a été refusée. Le motif : « Vous pourriez avoir un enfant qui naîtrait de deux femmes. »  Le mariage pour tous ne rendra-t-il pas cette précaution caduque ? Si la loi entérine la demande du père, on ne pourra plus parler de falsification de l’état-civil, pourtant si l’on en juge par la violence des affects de l’enfant, violence qui nous a fait retour, une falsification subsistera,  mais elle se sera déplacée à l’intérieur du cadre de la loi. Cette nouvelle donne, avec l’assentiment des législateurs ne complexifiera t-elle pas davantage encore les effets sur les enfants ?

Un autre effet des attaques du symbolique se retrouve dans le refus de Simon   de travailler à l’école. « Il faut apprendre et je ne sais pas pourquoi», dit-il,               questionnant par cette parole, l’intérêt même de la transmission.

C’est dans la perspective d’un devenir, que la pulsion d’apprendre  se déploie, mais, «  je ne veux pas grandir », dit Simon. Alors, les enseignants, et à leur suite, le père, redoublent d’efforts et s’acharnent sur les acquisitions. Cependant, il y a un  hiatus entre la transmission insue, transmise par le père et les normes en vigueur dans la société telles qu’il les a repérées chez ses camarades. L’obstacle épistémophilique est de taille  « Les copains, eux, ils disent « mon père », mais moi j’ai pas le droit » », dit Simon qui pourrait ajouter : « alors, puisque dans ma famille, le signifiant père est conduit à l’effacement, s’efface avec lui tout ce qui y est arrimé ! »

Car le désir de savoir est désir de savoir sur le sexe. Chaque  acquisition laisse une place vide qui maintient vifs la curiosité et le désir d’apprendre toujours plus, amenant de nouvelles questions. Mais, le père, lui, a toutes les réponses sur le sexe, son savoir occupe toute la place. Alors, l’enfant se représente les oreilles bouchées, il ne veut plus rien entendre. De plus son sexe est gribouillé, comme barré. Pour paraphraser Françoise Dolto, Simon est dans l’impossibilité d’aller- devenir dans le génie de son sexe.

Nous avons parlé des attaques du symbolique, mais existent aussi des attaques du réel. Depuis sa naissance Simon a assisté aux nombreux retours du père à la suite de ses multiples opérations de chirurgie esthétique. Un père, méconnaissable, transformé, chaque fois différent. Reste l’opération ultime à venir dont il n’a pas été question en séance -aura-t-elle lieu ?- mais dont l’enfant a peut-être entendu parler dans une famille où, je cite, «  les choses ne sont ni cachées ni tabou. »

Simon est saisi d’effroi, l’angoisse de castration passe du statut de fantasme inconscient à un risque vital couru dans le réel. Lors  des séances il invente des instruments offensifs  et si je reprend ses mots, le corps peut être tranché, coupé, il peut être aussi étranglé, égorgé, comme il peut se mettre lui-même en danger et passer par la fenêtre. Le corps est par terre. La menace est constante et ses représentations graphiques le montrent dans une recherche permanente de moyens de défenses.

Comment cette censure, ces arrangements et mensonges, ces silences, se répercuteront-ils pour Simon dans sa sexualité, et dans sa vie adulte quand il  s’agira pour lui de devenir père à son tour ?  Dans la famille D. à la génération suivante le grand père sera-t-il appelé «mamie Ursula, » ou «  tatie  Ursula ? » Le père de la mère est parti lorsqu’elle était enfant.  «  Il  a disparu quand j’étais petite » dit –elle. Les deux grands-pères seront-t-ils éradiqués ? En attendant, à travers ses jeux  Simon résiste et, combien touchante est sa tentative de faire subsister du père à l’aide de son gros nounours.

Comparé au matriarcat, Freud saluait le  «passage de la mère au père », comme «  une victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle donc du progrès de la civilisation.» Aujourd’hui, ces paroles semblent bien  remises en question, quand se profilent à l’horizon pour les couples homosexuels la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui. «Le déclin social de l’imago paternelle », évoqué par Lacan en 1938 et qui   constituait pour lui « une crise psychologique», risque, trois quarts de siècle plus tard, de se transformer en une véritable éviction entérinée par des lois ?

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