Intervention au Hameau de l’Étoile d’O. Grignon

Intervention au Hameau de l’Étoile d’O. Grignon

Voilà ce que disait Freud en 1932, c’est-à-dire bien après qu’il ait été confronté à la réaction thérapeutique négative et à la pulsion de mort : « Comparée aux autres procédés thérapeutiques, la psychanalyse est, sans aucun doute, le plus puissant. Et c’est justice, car elle est aussi celui qui exige le plus de peine et de temps. » Il dit aussi : « Ne vous attendez pas maintenant à entendre l’heureuse nouvelle que le combat pour la psychanalyse est terminé et qu’il s’est conclu par sa reconnaissance en tant que science, son admission comme matière d’enseignement à l’Université. Il n’en est rien, le combat se poursuit… simplement sous des formes plus civilisées. » Comme vous le voyez, les formes changent mais le combat est incessant.

Nous sommes réunis aujourd’hui par et pour ce combat. Je dis « réunis » car nous ne faisons pas les malins : en gros, ici, nous sommes calés sur les mêmes principes et les mêmes engagements, nous avons plutôt des problèmes de définitions ou de désignations – disons des problèmes de vocabulaire.

J’insisterai d’abord sur la formulation d’A. Maître : avec « psychothérapeute » nous avons affaire à une nouvelle profession. C’est énorme, et très difficile à imaginer, les effets dans le monde d’une nouvelle profession reconnue par tous les États européens. Ce n’est pas une nouvelle mode, c’est une mutation anthropologique ou sociétale qui va s’imposer à tous ; la preuve, c’est que même les médecins et les psychologues cliniciens se battent pour pouvoir légitimement porter un jour ce titre. Face à cette mutation, il est sûr que les médecins ne seront pas à l’abri de procès pour exercice illégal de la psychothérapie. Bien sûr, comme dans toute période de mutation, il y aura des survivances du passé, mais il est faux de prétendre que cette distinction va fabriquer des subalternes au pouvoir médical ; les médecins « chefs » n’ont déjà plus le pouvoir : tout le monde siègera côte à côte sous les ordres du directeur d’établissement et de l’administration.

Dans l’état actuel des choses, le Cercle freudien a pris les positions suivantes : Nous n’avons rien demandé, mais nous avons répondu aux ARS qui nous ont contacté en leur communiquant les coordonnées de nos membres susceptibles de siéger dans les commissions – c’est-à-dire deux régions sur les trois qui avaient fait appel à nous. Ils ont tous refusé. Le CA a pris acte de leur décision, nous la respectons totalement. Pour autant, il ne nous semblait pas pertinent de refuser d’y siéger par principe, dès lors que les associations réunies au Groupe de contact avaient refusé de prendre une position commune dans ce sens. Par ailleurs, certains praticiens nous ont demandé des attestations ; en aucun cas il ne s’est agi d’attester qu’ils étaient des analystes régulièrement inscrits sur la liste des membres, mais de leur participation à un groupe de travail ou à un séminaire. Nous n’avons pas trouvé de raison suffisante à nous y opposer.

Nous devons distinguer deux strates.

Ce que nous appelons psychanalyse par convention est en fait un processus qui mêle pour chaque cure – même les analyses dites didactiques – « psychothérapie » et « psychanalyse ». La distinction, quand elle s’opère (psychanalyse en intension), est singulière et interne à la cure. Il n’y a pas de psychanalyse pure ; « psychanalyse pure » est un concept, mieux : un opérateur.

Si, contrairement à l’IPA, on ne résume pas sa vision des choses aux conventions, si on veut établir la distinction autrement que sur des conventions, nous avons donc un problème sérieux : on ne peut pas définir la psychanalyse, sinon comme le résume Lacan : « C’est le traitement attendu d’un psychanalyste. » Ce n’est une tautologie qu’en apparence ; si c’est un psychanalyste, c’est une psychanalyse, quelle qu’en soit l’apparence, même si on n’arrive pas tout à fait à faire du patient un analysant. Du coup, une « psychothérapie » est une psychanalyse si c’est un psychanalyste qui dirige la cure.

Se trouve ainsi posé le problème de la Passe. La Passe est le nom d’un saut, d’un dévoilement radical qui, en tant qu’effet de la castration, va permettre au praticien de contenir avec du trou – contrairement au psychothérapeute qui veut contenir avec du plein.

Rappelons que pour Lacan, comme il l’indique à propos du rêve de Freud de l’injection à Irma, il s’agit d’une expérience privilégiée, exceptionnelle et dangereuse.

Nous dirons donc qu’avec la Passe il y a du psychanalyste dans « le psychanalyste ». Dit autrement : la psychanalyse en extension est arrimée, ombiliquée, sur la psychanalyse en intension. Remarquons également que ceci fait l’articulation entre les deux strates que j’évoquais au début entre les conventions et le réel en jeu, car dans la formule « du psychanalyste dans le psychanalyste » le mot « psychanalyste » recouvre deux ordres bien différents : « du psychanalyste » c’est une identité subjective, un état de sujet ; alors que « le psychanalyste » c’est ce qui se pense et s’articule en termes de métier. Dans le débat que nous impose la loi Accoyer nous ne devons embrayer nos considérations ni tout d’un côté, ni tout de l’autre.

Or la Passe est une condition nécessaire mais pas suffisante. Pensez seulement au gouffre qui se tient entre les élaborations sur la Passe et la quasi-totalité de notre pratique quotidienne. Il s’agirait plutôt de réduire ce gouffre que de le creuser aveuglément. Nous payons la confusion, l’inversion même, qui a sévi à l’EFP et qui dure encore. Ainsi, nous laissons dans l’impensé ce qui relève de l’apprentissage, de la « bouteille », de l’intuition clinique : tout ce qui fait un vrai psychanalyste, et qui se construit bien après la Passe. Nous le savons tous, pourtant nous privilégions encore l’AE à l’AME. Il faut inverser l’idéologie AE/AME. L’« identité analyste » imaginaire, pour reprendre la formule d’A. Maître, était calée sur la désignation d’AE et une sur-idéalisation de la Passe. L’AE précède l’AME qui en est l’aboutissement, et non l’inverse.

Je rappellerai que pour Lacan, la psychose veille sur la rigueur et l’identité de la psychanalyse.

Mais c’est quoi, s’occuper de la psychose et en être occupé ? – c’est du soin psychique ; je n’ai pas dit de la santé mentale… Comme pratique de soins, la psychanalyse met radicalement en cause les définitions médicales du corps et de la guérison.

C’est quoi ce qui dans la cure ne peut être traité par l’ab-sens ? – c’est de la psychanalyse… thérapeutique. Je ne suis pas d’accord quand j’entends dire que pour nommer cette large part de notre tâche on peut parler de « travail analytique » mais pas de psychothérapie ; ce n’est pas tenable, ce n’est pas une réponse, c’est plutôt l’aveu qu’on n’en a pas et qu’on enterre la question.

Pour ma part, je relèverai plusieurs effets de la loi Accoyer sur les associations psychanalytiques.

– D’abord, elle renforce une ligne de séparation entre nous et l’IPA où la différence entre psychothérapeute et psychanalyste est entièrement établie sur les conventions : si on s’appelle « psychanalyste », si on utilise des concepts psychanalytiques, eh bien on est psychanalyste ! Passez muscade…

Je sais cependant que cette ligne n’est pas toujours aussi claire, et que certains « lacaniens » seraient tentés par ce confort dérisoire.

– Je constate aussi qu’elle souffle sur les braises de l’histoire de la psychanalyse en France, hélas jusqu’à maintenant dans le sens d’une lecture révisionniste scandaleuse de la Dissolution. C’est le cas du Manifeste. J’ajoute que leur lecture est logiquement intriquée avec le rejet absolu de toute dimension de guérison.

– De ce fait, elle pourrait nous réveiller et subvertir une paresse intellectuelle qu’on constate dans chaque association. Car ce flou ne peut plus durer : soit la psychanalyse est totalement identifiée au soin – contrairement à l’avis de Freud, soit le contraire – ce qui est une absurdité, puisqu’on n’appelle pas psychanalyse la plus grande part de notre tâche ; ce sans aucun mot pour la nommer. De sorte qu’aujourd’hui, même pour les meilleures raisons, rejeter la dimension de psychothérapie conforte un large démentir du réel – le réel de notre pratique… de notre pratique à nous qui sommes réunis ici – je ne parle pas des partisans lacanistes déclarés de l’ab-sens et de la désubjectivation.

C’est pourquoi, par exemple, au Cercle freudien, nous avons fait de ces questions le thème de travail de notre année et du futur colloque. C’est pourquoi également nous avons apporté, en tant qu’association psychanalytique, notre soutien actif à l’Appel des 39.

Plutôt que de stagner sur des démentis ou tenter de prospérer encore sur l’abri que la psychanalyse tenait du travail de Lacan et qui s’est effrité, il nous faut, comme toujours, imposer la place de la psychanalyse dans un monde qui n’en veut pas, et n’en voudra jamais qu’au prix de considérables méprises. Pire encore, il est à craindre que ces méprises soient entérinées par les psychanalystes eux-mêmes dès lors qu’ils dénient la psychanalyse comme pratique de soins, alors qu’ils devraient travailler à produire conceptuellement la spécificité radicale de ce soin.

– À ce prix, l’effet bénéfique de cette loi serait de lever un voile gênant – camper sur l’affirmation que la psychanalyse n’est pas une thérapie étant parfois une façon de couvrir l’incompétence.

– Nous constatons une réserve justifiée quant à la désignation (ou la nomination) de « psychanalyste » par les associations. Outre les diverses raisons souvent exprimées, elle fait partie de notre histoire sous la forme d’un trauma de notre « roman familial » : le fait que Dolto et Lacan aient été invalidés comme psychanalystes et comme formateurs par les instances officielles. Mais avons-nous suffisamment travaillé cette méfiance viscérale ?

– Enfin, dernier effet que nous constatons ici-même, c’est la nécessité de se mettre effectivement à plusieurs.

En ce sens, le Cercle freudien a décidé de s’adjoindre des membres d’associations amies pour la préparation de son futur colloque. Il me semble aussi qu’il serait intéressant de prévoir une suite à cette confrontation d’aujourd’hui, l’objectif étant d’assurer que le rejet de « psychothérapeute » comme signifiant ne le fasse pas disparaître comme signifié.

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