Propos de Michèle Montrelay sur l’égalité des droits et le mariage pour tous

Propos de Michèle Montrelay sur l’égalité des droits et le mariage pour tous

27 novembre 2012, ce mail du secrétariat du Cercle Freudien : M. Montrelay nous propose de diffuser ce que lui inspire la pétition des psychanalystes « pour l’égalité des droits et le mariage pour tous. »

Chers collègues,
Votre pétition en faveur du « mariage pour tous » m’interpelle. Non pas qu’elle emporte mon adhésion, bien au contraire, mais justement il me semble urgent de soulever certaines questions régulièrement passées sous silence par les tenants du mariage pour tous.

Vous parlez de « la psychanalyse ». Qu’entendez-vous exactement par ce mot ? Un ensemble de valeurs inhérentes à notre discipline ? Un savoir qui ferait l’accord de notre corps professionnel ? Je préfère pour ma part souligner que ce mot « la psychanalyse » fait signe vers ce qui, nous et nous seuls, nous concerne : la pratique de l’ICS. L’ICS est notre objet fondamental. Or dans votre pétition, comme d’ailleurs dans celles qui vont dans le même sens le mot « ICS » se cherche en vain. Il s’ensuit certaines conséquences.

Pour en donner une idée, supposons (c’est une fiction) que je modifie légèrement votre texte. Que j’écrive : « Notre rapport à l’ICS (et non à la psychanalyse) nous empêche de nous en servir comme morale ou comme religion ». Comment ne pas être d’accord ? Poursuivons : « Nous tenons à inviter le législateur à la plus extrême prudence concernant toute référence à l’ICS afin de justifier l’idéal d’un seul moule familial ». En effet. On ne voit pas pourquoi le législateur prendrait en compte une réalité dont il ne connait à peu près rien. Son affaire c’est la loi. Mais poursuivons et transposons encore : « Nous soutenons qu’il ne revient pas au praticien de l’ICS de se montrer moralisateur et prédictif ». Sans nul doute, mais à l’inverse, à ce praticien qu’est-ce donc qui lui revient ? De s’interroger, à partir de l’expérience qui lui est propre, celle de l’ICS, sur les possibles effets non pas sociaux, ou moraux, ou anti-confessionnels de cette loi mais sur ses conséquences proprement psychiques.

« Rien, dites-vous, ne nous autorise à prédire l’avenir des enfants, quel que soit le couple qui les élève ». Heureusement. Le propre de la vie c’est que toujours elle s’invente, que souvent elle nous surprend. Il est abusif de poser sur l’avenir d’un enfant, ou sur celui de l’humanité, des grilles qu’elles soient rigides, passéistes ou naïvement optimistes. Mais en tant que psychanalystes, donc – j’insiste – en tant que praticiens et théoriciens de l’ICS, nous savons que ce dernier en amont de multiples variables biologiques et culturelles se structure selon des constantes. Par exemple pas d’ICS sans refoulement, pas d’ICS sans autrui, pas d’ICS sans parole, pas d’ICS sans pulsion : travail de liaison de l’âme au corps, dit Freud.

Certes nous ne saurions prédire l’avenir de tel enfant qui nous rend visite accompagné de ses parents, homos ou hétéros peu importe. Certes. Mais il va de soi que sans verser dans la prédiction, nous avons l’obligation de mettre notre écoute au service de ces personnes pour qu’une répétition cesse, pour qu’un désir empêché se libère. Et cette écoute, il la faut attentive aussi bien aux mots, aux affects, qu’à l’ICS de qui nous parle, à ses lois qui n’ont rien à voir, mais absolument rien à voir avec les lois juridiques, entre autres celles nommées « carcan » par Claude Rabant.

A ces lois je ne trouve aucune allusion dans votre pétition.

Vous affirmez que la légalisation du mariage homosexuel et de l’homoparentalité loin de poser un problème est un progrès pour l’humanité. Ce sont là des généralités morales ou pseudo-laïques. Prouvez-le. Avancez des arguments non de militants, mais de psychanalystes. Ne laissez pas dans l’impensé les situations, les problématiques auxquelles les mutations, les nouvelles mœurs d’ores et déjà nous confrontent, et que la nouvelle loi normalisera, si les analystes se taisent, dans un silence général.

Prenons – parmi beaucoup d’autres – deux exemples qui ont en commun la teneur et le devenir des pulsions.

Nous écoutons tous des pères qui hétéro ou homosexuels, dépouillés (d’ailleurs à leur insu) des anciens attributs virils, sont tenaillés par leur désir d’enfant. Qu’en est-il de ce désir ? Les pulsions qui le soutiennent sont-elles les mêmes chez un homme ou une femme ? La formule freudienne pénis=fécès=enfant, ou plus précisément : beau pénis – belle forme – bel enfant, vaut-elle comme le pensait Freud chez les deux sexes également ? Ou faut-il, côté femme, y mettre un sérieux bémol, en raison de l’accès qui n’est qu’à elle au Réel de la gestation ?

Question hors du sujet qui nous intéresse, direz-vous, ou qui même justifie notre position. Couples homos ou hétéro, il en va du pareil au même. Pas si sûr. Soient deux parents du même sexe. Ce n’est plus deux sortes de désir d’enfant qui par leur différence même ouvrent un espace de désir à celui qui vient. Non, l’addition de deux postures libidinales désormais voisines précède et suit l’adoption. Aucune importance pour l’enfant ? Posons-nous au moins la question.

Autre sujet de réflexion : la relation archi-précoce mère-enfant dite par Winnicott « préoccupation maternelle primaire », relation où le fœtal de la mère et le fœtal de l’enfant continuent, en contrepoint de la parole, de s’entrecroiser pour tempérer, cicatriser la mort qu’est la naissance. De cette relation de corps à corps déterminante la vie durant (on la porte toujours avec soi, elle vous porte), qu’en est-il si c’est un homo qui l’assume ? La question ne concerne pas la moralité, l’amour, la générosité de cet homme père-mère, mais les effets de son organisation pulsionnelle sur le très petit enfant. Question, semble-t-il taboue. Impensée comme bien d’autres elle continuera de l’être si l’on ne s’exprime plus en termes de mère mais de parents. On ne dira plus (à supposer qu’on en parle encore) « préoccupation maternelle primaire » mais « préoccupation parentale primaire », ce qui perdra tout son sens. Le propre du maternel, de son tissu fondamental où le biologique et le symbolique s’entrecroisent, ce propre n’existera plus. Il y a, côté masculin, ne l’oublions pas non plus, un rôle majeur de l’anatomie : entre autres facteurs, c’est avec son sexe qu’un homme met en place le refoulement.

Penser ainsi l’ICS c’est compter avec une façon radicalement différente selon que l’on est homme ou femme, de vivre le désir, la fonction, l’état de parent. Pour l’enfant il faut les deux. Les mots père et mère désignent cette différence. Ils préservent sa nécessité. Jusqu’ici le mariage tel que la loi l’établit s’en constitue le garant. Avec le mariage pour tous, la différence s’efface. Serait-ce finalement votre plus intime désir ?

Michèle MONTRELAY

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